mardi 21 octobre 2014

L'art Aborigène hors des sentiers du pointillisme


© Nora Nungabar - Centre d'art de Martumili. 152 x 76 cm.
© Collection Brocard Estrangin

Pour une partie du grand public, l'art Aborigène d'Australie, ce sont des points. Enchevêtrés, combinés, déclinés subtilement, ce pointillisme remplit toute la toile. C'est d'ailleurs à cela que le plus grand nombre reconnaît une toile d'art Aborigène d'une autre oeuvre.

Je ne peux pas vous cacher que je fus aussi séduit par ces points aborigènes, bien que ma première toile venant de la communauté d'Ikuntji, n'en comportait finalement aucun.
Ce style si particulier fascine par sa méticulosité, par les effets visuels, par les perspectives qui se dessinent au delà des motifs et les formes visuels qui semblent se détacher de la toile elle-même.

Le point ne résume pas l'art Aborigène

Néanmoins il existe de nombreuses autres formes de styles que le point dans l'art Aborigène, comme dans la toile ci-dessus de l'artiste Nora Nungabar (centre d'art de Martumili).
Il m'a sans doute fallu quelques années pour être en mesure de percevoir la qualité d'une peinture comme celle-ci. Je devais sur ce chemin m'affranchir des schémas classiques attachés à l'art Aborigène d'Australie. Il me fallait aborder de façon plus franche l'art contemporain, me laisser séduire par la fougue créatrice de l'artiste, l'énergie d'un geste, peut-être moins parfait, mais tellement généreux et gourmand, évoquant en quelques traits l'essentiel d'un paysage sublimé.

L'artiste Nora Nungabar rivalise ici d'inventivité pour souligner son territoire, dont elle est la gardienne respectée, entre les points d'eau 33 et 38 de la fameuse Canning Stock Road.
On trouve par exemple au centre de la composition le trou d'eau appelé Kunawarritji (situé probablement au point 33) et de nombreuses dunes dont les crêtes épousent les lignes incurvées sur la toile.

Audace des artistes Aborigènes

Dans ce dialogue entre l'artiste et d'autres cultures, certains perçoivent dans cette peinture de Nora, à travers les deux trous d'eau, l'évocation de deux visages, comme une maternité divine de la Vierge Marie, ou tout simplement une mère portant dans ses bras son enfant, la tête inclinée.
Cela me rappelle la remarque d'un artiste Belge, s'attardant devant une toile de Nora Nungabar : "ces artistes Aborigènes osent, inventent... Cela m'inspire... Quelle audace toute contemporaine...".
Je ne pouvais mieux résumer mon intérêt, en ajoutant que l'art Aborigène m'a ouvert en grand les portes de l'art contemporain occidental. Baigné dans les oeuvres de ce peuple du désert, je réussis progressivement à saisir l'intérêt de nombreuses toiles d'art contemporain qui m'échappaient auparavant. Quelle fertilité dans ce dialogue des styles et des cultures.

Parcourir plus en détail différents styles Aborigènes en peinture est forcément réducteur par rapport aux multiples individualités soulignées par les artistes. Mais cela offre déjà un aperçu significatif de la grande richesse de ce mouvement d'art contemporain, que l'on ne peut vraiment pas résumer au simple point.

Les rayures, Rarrk, dans la peinture Aborigène

Des rayures composées de fines lignes d’ocre (Rarrk) sont par exemple apposées sur des écorces, ou sur des poteaux funéraires dans le nord de l'Australie (Maningrida, Tiwi, Injalak...), dans ce style aussi appelé rayon X quand les organes des animaux sont perceptibles.
Des artistes emblématiques comme John Mawurndjul ou Samuel Namunjdja, de Maningrida, composent des oeuvres qui confinent à l'abstraction.
Dans certains cas comme à Yirrkala, se combinent les points, les rayures, et des motifs plus figuratifs sur les Hollow log (cercueils funéraires).

Les jeux de lignes ponctués, presque magnétiques

Des lignes symbolisant les dunes, l'orage, ou des cheminements rituels comme le cycle Tingari, se retrouvent dans toute l'Australie, sur les nacres gravés (Lonka Lonka) entre la côte et le Kimberley, mais également sur des boomerangs dans le centre, sur des peintures acryliques, sur des poteries (Pukatja).
Les lignes peuvent être courbes, pleines, offrir des angles géométriques et/ou être composées de multiples points juxtaposés comme à Balgo, à Melville Island... ou encore à Papunya chez les artistes Elisabeth Marks Nakamarra, ou Georges Ward Tjungurrayi par exemple...

Des à-plats énergiques composent la toile

Il est frappant d'observer plusieurs évolutions au niveau des à-plats dans la peinture Aborigène.
Au tout début des communautés et centres d'art, il y a 25 à 40 ans, les points furent bien souvent omniprésents, pour ensuite se combiner tellement entre eux, qu'ils ne sont presque plus visibles, et forment de magnifiques à-plats. De beaux exemples de cette évolution existent par exemple chez l'artiste Alma Webou de la communauté de Bidyadanga.
Dans la communauté de Mornington Island, les à-plats prennent une force singulière avec la vigueur de l'artiste Sally Gabori, toute dans l'émotion de la reconnexion avec sa terre ancestrale.
Au sein de la communauté de Warmun, l'usage des ocres blanc, jaune, rouge, va permettre d'offrir des textures remarquables de profondeur. Elles absorbent la lumière, jouent avec des nuances autour du cuir. Des espaces infinis sont suggérés par des teintes kaolin tranchées par des formes géométriques d'un noir absolu.

Des traits accentués et la main en guise de pinceau d'art

Dans d'autres communautés comme Mangkaja (Fitzroy Crossing), le trait est vigoureux, assez gras, sans hésitation, comme chez l'artiste Warkartu Cory Surprise, ou Sonia Kurarra... On y perçoit l'énergie créative, la connexion forte avec le territoire. Bien souvent la main vient approfondir une courbe du pinceau, renforcer une nuance.
On retrouve également cette approche au sein de Martumili chez l'artiste Nora Wompi et bien entendu chez Nora Nungabar présentée plus haut. Ces deux artistes originaires des mêmes territoires, peignent bien souvent ensemble, s'influencent même réciproquement. Il existe entre elle une sorte de pollinisation croisée, en terme de style mais également de partage de connaissance et d'influence quant aux lieux dont elles sont dépositaires.

Un effet de transparence

Les matériaux se combinent ailleurs habilement, avec l'usage d'acrylique et de terre mélangé. Cela donne une texture particulière, avec des effets de transparence comme chez l'artiste Jan Billycan au sein de la communauté de Bidyadanga ou de Paddy Bedford chez l'ancien centre d'art de Jirrawun.
Il convient de noter cependant que l'artiste Jan Billycan, au delà des effets de brosse et de profondeur des pigments, a aussi introduit des points plus récemment sous l'influence et dans un dialogue avec la peintre Lydia Balbal. S'ils n'ourlent pas ses compositions, ces points juxtaposés forment à leur tour un à-plat blanc, cachant d'un voile léger les fonds plus vifs.

De nouveaux médias, pour un art Aborigène sans frontière

Ces différents styles loin d'être exhaustifs. Ils soulignent la grande diversité de l'art Aborigène en terme de peinture, sous forme d'acrylique ou de pigments naturels.
Les artistes Aborigènes ne se limitent d'ailleurs pas à ces virages, mais se lancent également sur d'autres terrains, comme la gravure, la photographie, les figures mythiques en fibre, la poterie, et la vidéo.

Qui pourrait encore douter que ces artistes ne sont pas entrés dans l'art contemporain ? Ils ont adopté une approche particulière en conservant leurs ancrages, en assurant une filiation millénaire avec des savoirs et traditions dont l'expression rejaillit aujourd'hui, dans un cycle créatif signifiant et régénéré.



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