mardi 21 janvier 2014

Vision fractale du monde aborigène : de la complexité des territoires à l’enchaînement des générations

© Daniel Walbidi - Titre de l'œuvre : Winpa & sons - 2013 -
180x95 cm. With courtesy of Short St Gallery.
© Collection Brocard - Estrangin

Cette peinture de l'artiste Daniel Walbidi couronne en quelque sorte mon cheminement "sur les pas d'une collection" ces dix dernières années. Des questions. Des découvertes multiples et passionnantes au coeur du désert rouge. Des sentiments mêlés entre désirs renouvelés, inquiétudes, joies...
Je reste marqué par la richesse des rencontres avec les œuvres mais aussi de tant de personnes, fédérées par un intérêt grandissant pour l'art aborigène.

Depuis 2009, j'attendais cette toile. Puis mon nom sur la liste d'attente est enfin arrivé, après de nombreuses institutions et quelques collectionneurs.
Une page se tourne avec cette peinture. Un changement est en marche. Je ne sais pas trop quels seront les lendemains. J'explore d'autres idées et opportunités.
Cette toile marquante se trouve ainsi à la croisée des chemins et représente une pierre angulaire dans ma démarche.

En 2006, la première fois que j'ai croisé le travail de Daniel Walbidi, ma vision de l'art aborigène a changé. Il me fallait son audace pour bousculer mes schémas mentaux et oser tutoyer d'autres palettes, combinaisons ou espaces figuratifs.

Plus tard en 2008, il effectua un pèlerinage avec ses anciens sur sa terre d'origine. Sa peinture s'en ressentit grandement, avec une finesse accentuée, des teintes encore plus en harmonie avec les nuances de son territoire visible et ancestral. Il gagna en force et puissance d'évocation grâce à l'ancrage, à l'incarnation de sa terre.

Vision fractale du monde aborigène


Dans mes jeunes années j'avais été sensibilisé aux fractals par mon père ingénieur (ce concept est apparu en 1974). En y songeant ces derniers jours face à cette toile, l'idée de dimensions fractales perceptibles de façon graphique dans le travail de Daniel Walbidi, m'apparut intéressante à creuser, y compris sur les terrains plus mythologiques.

Nuance fractale dans la profondeur des couleurs

Observez les jeux de couleurs... Des enchaînements gigognes complexes apparaissent dans ces compositions. Des formes fractales récursives se perçoivent dans la profondeur des teintes. De loin, puis de plus en plus près l'impression est frappante. Le territoire apparaît presque comme insondable, avec une myriade de niveaux visibles, suggérés ou cachés en profondeur.

Temps du rêve (Dreaming) et transmission Aborigènes


Le concept de "temps du rêve" comprend par exemple des dimensions itératives. Les histoires sacrées sont transmises aux plus jeunes lors des initiations dans une approche que l'on pourrait qualifier de fractale. L'histoire "première" engendre l'histoire suivante, qui s'enrichit, s'invente à son tour, se nourrit de nouveaux évènements, tout en gardant une forme et matrice commune, transmise avec fidélité et autorité.

Enchaînement récursif des générations  Aborigènes

L'enchaînement des générations, constitue également une dynamique fractale biologique : chaque ancêtre est un parent ou un ancêtre d'un parent, et cela depuis la nuit des temps, comme autour de ce puits Winpa, où de nombreux ancêtres de la communauté de Bidyadanga ont vécu.

Langage pictural Aborigène itératif dans l'œuvre 

Le travail de création de l'artiste repose également sur des fondamentaux, comme le puits Winpa, bien souvent présent dans chacune des peintures de Daniel Walbidi. Son œuvre pourrait ainsi nourrir un principe de recursivité également. Un langage pictural particulier s'y développe. Des repères structurant d'hier se retrouvent sublimés et conjugués aujourd'hui.

Performance spirituelle Aborigène et fractals 

La cérémonie de la pluie soulignée dans cette peinture, comme performance spirituelle et artistique, exécutée et enrichie à travers les siècles rejoint également l'idée précédente. Les lignes autour du trou d'eau Winpa en haut de la toile soulignent toutes les personnes participant à la cérémonie de la pluie.

L'art aborigène pourrait être un terrain fractal à explorer à la fois sur le plan graphique, historique, générationnel, spirituel, comme dans les performances cérémonielles ou dans les explorations graphiques itératives de motifs sacrés.

Sur cette toile d'autres éléments méritent d'être soulignés. Les quatre autres trous d'eau plus petits, fils du grand Wimpa, accompagnent cette composition autour du concept "d'eau vivante" ou Jila.
Le Jila représente à la fois un lieu - significatif pour de nombreuses tribus dans le grand désert Sandy -, et le dernier ancêtre vivant, faiseur de pluie. Originaire de cet endroit, il a traversé toute l'Australie, de la grande baie australienne jusqu'au Kimberley, sur les chemins des pistes chantées.
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