samedi 19 octobre 2013

Vernissage de l'exposition Mémoires Vives : une histoire de l'art Aborigène, au Musée d'Aquitaine de Bordeaux


Art Aborigène : Musée d'Aquitaine - Exposition
Photo de l'auteur : oeuvres de Papunya de Timmy Payungka Tjapangati et Shorty Lungkarda Tjungurrayi.

Ce 15 octobre à 18h se tenait au Musée d’Aquitaine de Bordeaux, le vernissage de l’exposition d’art Aborigène « Mémoires Vives… », pilotée par les deux commissaires Arnaud Morvan et Paul Matharan. Sympathiquement invité par le musée, je me rendais sur place pour 24h. Impressions…

Plus de 550 visiteurs sont réunis pour le vernissage dans le grand hall du Musée. L’artiste Christian Thomson - présent dans l’exposition avec des œuvres photographiques - entonne un chant aborigène. Un silence s’installe et la voix résonne entre les colonnes hiératique du grand hall du musée. L’ambiance est solennelle. Nos pensées se laissent bercer par cette mélopée et vagabondent au-delà des mers, hors du temps, par la magie des sons.

 Photo de l'auteur. Scarifications du XIXe sur des arbres (photo de Clifton C. Towie) 
et Néons "Black Magic" de l'artiste Reko Rennie

Les discours d’introduction se succèdent, se répondent les uns aux autres avec subtilité, comme les français savent si bien le faire : le directeur du Musée d’Aquitaine, l’Ambassadeur d’Australie en France, les conservateurs, la représentante du ministère de la culture… L’acoustique plus ou moins bonne, laisse progressivement un brouhaha s'élever du fond de la salle. Les Bordelais apparaissent bien impatients de découvrir l'exposition.

Le cordon est coupé, l'exposition ouvre ses portes. Certains filent sur le buffet, d'autres font la queue pour découvrir les 150 peintures et objets en provenance de grandes institutions (Musée du Quai Branly, Musée d'art et d'histoire de Rochefort, Aboriginal Art Museum d’Utrecht, Musée de Victoria à Melbourne, Université de Groningen, du Musée La Grange à Môtiers, du Musée Wereld de Rotterdam…), et de collectionneurs privés (collection Thomas Vroom, collection Arnaud Serval, collection Sordello Missana, collection Brocard - Estrangin), des premiers âges de l’art Aborigène jusqu’aux créations les plus contemporaines… 

Art Aborigène : Musée d'Aquitaine - Exposition - Sylvia Ken
Photo de l'auteur. Le rêve des 7 soeurs par Sylvia Ken. Communauté de Tjala. 200x200 cm.

Un long couloir invite les visiteurs entre des murs blancs neutres dotés des textes introductifs. Ce premier sas initiatique conduit dans une première petite salle carrée qui délimite l’espace temps de l’exposition. Un propulseur du XIXe siècle dialogue avec deux toiles contemporaines. 

Double vision cosmique et terrestre d'une toile Aborigène

La peinture de l’artiste Sylvia Ken (communauté aborigène de Tjala), réalisée en 2012 est mise en scène prodigieusement, déployant ses 4m2 dans deux dimensions. Elle communie avec le sol, posée sur une estrade à sa dimension, comme le paysage sublimé qu'elle représente. 
Un immense miroir disposé au plafond permet de capter son reflet et offre au visiteur un autre angle de vue, soulignant les connexions subtiles des territoires terrestres et cosmiques autour de la constellation d’Orion, où s'évadèrent dans ce rêve les sept soeurs, comme autant d'étoiles.

Dés ces premières oeuvres, le ton semble donné par les commissaires de l'exposition : l'art aborigène n'est pas figé dans le temps. Il s'inscrit dans le monde contemporain, il continue de s'inventer, de s'illustrer dans de nouveaux médias. 
L'histoire des aborigènes constitue un terreau fertile, un tremplin pour une expression nouvelle et moderne et ouvre de nombreuses questions sur la transformation de la plus ancienne culture continue de l'humanité. Cette grille de lecture offerte dans l'exposition par Arnaud Morvan et Paul Matharan, nous donne des clefs pour observer et entendre ces discussions entre les oeuvres, juxtaposant les styles, les époques et matériaux. 
Ce conciliabule presque imperceptible entre les toiles et objets aborigènes, invite les visiteurs sur les chemins de l'artiste, comme s'ils devenaient eux-mêmes acteurs d'une oeuvre totale, le temps de l'exposition, tissant un réseau signifiant entre toutes les créations rassemblées. 

Art Aborigène : Bordeaux - Brook Andrew
Photo de l'auteur :  Clown 1, Theme Park, par l'artiste Brook Andrew.

L'intention des conservateurs se devine également à travers la carte blanche qu'ils offrent à l'artiste aborigène Brook Andrew en résidence plusieurs semaines à Bordeaux. Outre une oeuvre magistrale (Clown 1, Theme Park) déjà présentée au Musée Aborigène d'Utrecht en 2008, il s'immerge dans les réserves du musée, rassemblent des objets incongrus comme des chaises Napoléon III, de vieux bouquins, des structures métalliques pour faire sécher les bouteilles de vin... Il y invente des passerelles entre objets, des rencontres inattendues, et compose des vitrines et des ilots dans les couloirs sur lesquels le regard accroche et s'interroge.

Photo de l'auteur : installation de Brook Andrew au Musée d'Aquitaine.

En 24h, j'ai ainsi admiré le côté multiforme, vivant de cette exposition, comme un organisme qui évolue au grès de l'inspiration des commissaires et des artistes conviés pour l'occasion, dans une sorte d'art intégral qui se réinvente avec la même continuité que cette culture aborigène multi-millénaires.

Un échange avec Brook Andrew à qui je pose différentes questions me fait comprendre à quel point il est un artiste complet, totalement dans la mouvance contemporaine de l'art plus conceptuel, avec sans doute une force supplémentaire donnée par l'histoire de son peuple dont les résonances sont multiples.

Nous passons ensuite dans une salle plus sombre, dans l’esprit des premières peintures rupestres réalisées il y a 20 à 30 000 ans dans les grottes d’Australie. La crainte d’avoir une approche chronologique de l’art aborigène est habilement combattue, par l’insertion de photographies de tags urbains représentant les esprits de la pluie. Ils furent apposés de façon brève sur les murs des villes il y a quelques années, sans qu’un mouvement artistique clair soit identifié. Ce pont, cette question constante entre modernité et tradition fonctionne et invente un nouvel espace pour l'artiste aborigène contemporain.

Photo des cabines du projet de Curtis Taylor et Lily Hibberd

Le lendemain matin en retournant voir l'exposition loin de la foule du premier jour, je rencontre l'artiste aborigène Curtis Taylor avec qui nous échangeons quelques mots. Il est jeune du haut de ses 25 ans et a réalisé avec l'artiste australienne Lily Hibberd une intéressante installation vidéo sur les cabines téléphoniques 70 et 71 de Parnngurr. Elles sont situées sur une terre aborigène récupérée en 2002 après des années de lutte (plus de 136 000 km2). Ils y racontent l'histoire entre les modes de communication passés, présents et futurs des Martus. 

Curtis Taylor me souligne qu'il est essentiel pour lui que l'art aborigène soit reconnu comme un art australien à part entière sans distinction. Il est très touché par les liens étroits que cette exposition tisse entre la France et l'Australie. De mon côté je suis ému par cette rencontre, l'encourage à continuer ce travail de transmission de la mémoire et ce questionnement sur l'avenir. 
Au moment de le quitter il m'étonne en me demande ma carte de visite. Je lui donne bien volontiers. Nous nous disons à bientôt. De retour chez moi, je me rends compte qu'il est aussi sur Facebook, connecté à d'autres artistes. La tradition trouve d'autres chemins. Cela m'évoque le souvenir d'un autre témoignage sur des aborigènes se lançant des sortilèges à travers Twitter...

Je croise dans les salles Barbara Glowczewski, Anthropologue et directrice de recherche au CNRS, dont deux vidéos émaillent l'exposition, dont une remarquable séquence sur des peintures réalisées sur le sol. Dans la plus grande tradition, l'artiste raconte un mythe et l'histoire sort de ses doigts avec délicatesse, caressant le sable. Je ressens comme l'impression d'une danse des mains laissant des traces éphémères captées heureusement par la caméra. 
Nous avons l'occasion d'échanger quelques mots. Je souligne combien ses ouvrages scientifiques m'ont marqué, en particulier celui où elle utilise une représentation mathématique en trois dimensions pour souligner la complexité des liens de peau entre aborigènes, souvent bien au-delà de simples liens du sang. Ce peuple sans technologie, dépouillé hier, n'a cessé d'investir d'autres territoires de la pensée à travers les millénaires et d'y exprimer ses talents et l'acuité de son intelligence, à tel point que les occidentaux ont souvent des difficultés à appréhender leurs modèles...

 Photo de l'auteur : salle des boucliers et vidéo de Barbara Glowczewski

Une grande salle toute en courbe, offre au regard une superbe collection de boomerangs et de rares boucliers de la forêt humide. Ils y dialoguent avec des boucliers modernes en polystyrène de l'artiste Garry Jones, aériens, qui effleurent à peine le mur.

Photo de l'auteur : boucliers modernes en polystyrène de l'artiste Garry Jones

L'ambiance de la salle est très réussie : le côté circulaire m'évoque les danses rituelles, le coeur d'un lieu de campement, une cérémonie autour d'un feu, une chorégraphie aérienne...

Un peu plus loin, Arnaud Morvan évoque avec un journaliste de la Libre Belgique présent pour l'inauguration, les liens entre le mouvement Cobra et l'art Aborigène, avec des acteurs du collectif Roar de Melbourne ayant plus tard joué le rôle de conseillers artistiques dans des communautés aborigènes du Kimberley.  

Photo de l'auteur : Pierre Alechinsky (à droite) et Paji Honeychild Yankarr (à gauche).

Une exposition avait eu lieu il y a quelques années au Musée Aborigène d'Utrecht. Dans la salle, une oeuvre de Pierre Alechinsky (Ceci peint comme on dit: dit, 1981) du Musée des Beaux Arts de Bordeaux, amorce une discussion avec une toile de l'artiste aborigène Paji Honeychild Yankarr (Jupurr, 2003).
Un peu plus loin deux toiles majeures de l'artiste Gordon Bennett font un clin d'oeil à l'artiste Basquiat, avec un titre évocateur : Note to Basquiat. In the future art will not be boring.

Photo de l'auteur : Gordon Bennett dans l'esprit de Basquiat

En allant au restaurant le soir avec les différents invités du Musée, je discute sur le chemin avec l'artiste chinois et australien Zhou Xiaoping au sujet de ses deux oeuvres présentées au musée et réalisées en collaboration avec l'artiste John Bulunbulun.  D'un côté il a réalisé un portrait figuratif de l'artiste aborigène qui trône au milieu du territoire représenté de façon abstraite avec le rarrk rituel (lignes hachurées rapprochées et peintes sur la toile), apporté de l'autre côté par l'artiste aborigène.

Photo de l'auteur : peinture de Zhou Xiaoping et John Bulunbulun. Portrait of John Bulunbulun - 2007

Une force incroyable se dégage de la peinture à travers cette chevelure bouillonnante, ce regard profond et intérieur, et l'effet de résonance apporté par les symboles traditionnels. Je lui fais part de mon émotion face à cette toile. Nous évoquons le dialogue entre ces cultures multi-millénaires chinoises et australienne, la fertilité de leur partenariat.

Art Aborigène : Exposition Bordeaux - Lydia Balbal - Sally Gabori
Photo de l'auteur : toile de Sally Gabori (droite) et Lydia Balbal (gauche).

De multiples autres oeuvres de Nora Wompi, Sally Gabori, Lydia Balbal, Cliff Reid, Tony Albert, Archie Moore, de superbes écorces de John Mawurndjul et de son épouse Kay Lindjuwanga, d'autres peintures de Yala Yala Gibbs Tjungurrayi, une superbe toile de Turkey Tolson Tjupurrula prodigieusement mise en scène avec des lances à ses pieds dialoguant avec cette représentation sur la toile, Reko Rennie, Dorothy Napangardi, Emily Kame Kngwarreye, des toiles des premières heures du mouvement de Papunya avec Timmy Payungka Tjapangati et Shorty Lungkarda Tjungurrayi, d'autres écorces de Mawunpuy Mununggurr, 

Sur le plan pratique l'exposition durera presque 5 mois, jusqu'à fin mars 2014. Elle est reconnue d’intérêt national 2013 par le ministère de la Culture et de la Communication /  Direction générale des patrimoines / Service des musées de France. A ne pas manquer.

Un catalogue de 258 pages mérite le détour. "Mémoires Vives : Une histoire de l'art Aborigène". Edition de La Martinière, sous la direction d'Arnaud Morvan.
Cette exposition a été réalisée également avec la collaboration et les conseils scientifiques de Barbara Glowczewski et Jessica de Largy Healy, chercheur au Musée du Quai Branly.
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