jeudi 3 janvier 2013

40 ans : un bail pour un mouvement d'art contemporain, impacts sur le marché de l'art Aborigène

L'art aborigène : c'est une histoire sur 40 ans depuis son invention à Papunya (selon la formule consacrée d'inventeur de trésor). Un bail pour un mouvement artistique et pour tout le marché qui gravite autour.

Prenons par exemple les galeries d'art aborigène en Australie. En 40 ans, de l'émergence du mouvement à la consécration, c'est une vie professionnelle entière qui s'écoule. Nous avons assisté ces dernières années à des évolutions marquantes. La galerie Australis, une des références pour toutes les oeuvres d'Utopia, vient de fermer en raison de la retraite programmée des propriétaires. Il s'agissait de la source la plus sérieuse pour les oeuvres de la grande Kathleen Petyarre et d'Abie Loy Kemarre en particulier. Si vous recherchez une toile de ces artistes, il convient de se concentrer sur ce qui se fait de meilleur. Dans beaucoup de cas, les artistes réalisent une toile comme on dégaine son carnet de chèque, histoire d'avoir un peu de cash. Kathleen Petyarre n'échappe pas à cette pratique. Cela ne retire rien en revanche aux toiles exceptionnelles qu'elle peut réaliser.

Une galerie qui ferme, c'est un œil qui meure

Quand une galerie ferme, on peut se dire que ce n'est pas bien grave, que d'autres la remplaceront. Et puis il existe toujours cette vision de la galerie branchée business, qui prend des marges importantes pour son travail. Cependant, la fermeture d'une galerie, surtout si celle-ci a existé pendant des décennies, représente la fermeture d'un oeil. D'un oeil averti, expert, qui est susceptible de distinguer ce qui se fait de meilleur chez un artiste, et de repérer les talents de demain. J'oserais dire que c'est comme une bibliothèque d'expertise qui s'éteint, un peu comme ces anciens d'Afrique. Il faut des années pour acquérir ces compétences, sans oublier leurs réseaux personnels avec les communautés aborigènes, les artistes et commissaires d'exposition...
La galerie Gondwana a également fermé ses portes. J'aimais beaucoup leurs sélections. C'est chez eux que j'avais eu l'occasion de découvrir quelques années avant bien d'autres acteurs l'artiste Sonia Kurarra.

Il y a aussi des transitions douces. Je pense en particulier à la galerie Gabrielle Pizzi, qui est restée dans la famille homonyme et fut reprise par leur fille. Ne manquez pas la belle expo à découvrir actuellement sur la communauté de Warmun. Les photos ne rendent pas justice aux toiles de cette communauté. Rien ne vaut le fait de les contempler de près : les teintes naturelles subtiles, le relief des grains, les effets voilés, la profondeur des pigments. Ces paysages sublimés avec ces teintes naturelles offrent une connexion marquante avec ces territoires. On reste captivé. Les visiteurs chez moi ont souvent envie de toucher cette matière. Je le comprends, mais c'est à prohiber quant au risque que le mouvement et l'acidité de la main les altèrent.

Changement de génération à nouveau chez la galerie Marshall Art, dont le couple en charge de la direction de la galerie depuis 1973 vient de passer la main.
Leur travail reste assez remarquable et une référence pour les artistes des communautés de Tjala, Warakurna, Ernabella et bien d'autres.

C'est une tendance de fond pour les galeries après 40 ans d'existence de ce mouvement d'art contemporain. On la retrouve néanmoins également chez les particuliers et collectionneurs, la majorité collectionnant durant leur vie professionelle.

Multiplication de vente privée de collection d'art Aborigène ?

On va ainsi assister en 2013 et dans les années qui vont suivre à des ventes de collections privées plus ou moins importantes.
Je pense en particulier à un évènement d'importance comme la vente d'une partie de la remarquable collection Laverty dans les mois qui vont venir, afin de préparer leur succession et de remettre à leurs enfants quelque chose de gérable. Ils disposent en effet de plus de 2000 toiles et objets dans leur collection.

Dans ce domaine, un autre phénomène devrait avoir un impact dans les prochaines années : la vente des fonds de retraite constitués en oeuvres d'art en Australie. Avant d'être corrigé par le gouvernement actuel, cela restait assez avantageux fiscalement de financer sa retraite en la diversifiant dans l'art en Australie. Avec l'arrivée du papy boom, différentes collections vont se retrouver sur le marché.
Il s'agira d'une période intéressantes pour avoir accès à des oeuvres marquantes y compris des premières années. En revanche, et tant mieux, cela ne devrait pas encourager l'augmentation des prix a-priori.

Destockage en Europe des oeuvres d'art Aborigène décoratives

En terme de marché de l'art, un autre phénomène est en cours, en particulier en Europe avec le destockage des oeuvres plutôt décoratives ou dont la qualité n'est pas au niveau dans des collections. C'est une bonne nouvelle pour les architectes d'intérieur et leurs clients qui sont sensibles à l'art aborigène. C'en est une moins bonne en revanche pour la compréhension de la complexité du marché de l'art aborigène.
Les maisons en vente en France, ont par exemple tendance à vendre des oeuvres qui ne sont pas toujours au top-niveau, ce qu'en revanche Sotheby's ou Christies refusent en se concentrant sur des toiles aborigènes avec une meilleure qualité.
Décorer reste néanmoins un art, et il peut être réjouissant de se faire plaisir avec des toiles abordables si l'on n'est pas un collectionneur invétéré, dont les goûts peuvent d'ailleurs bien évoluer sur des décennies.

2013 devrait ainsi offrir de belles opportunités pour des acquisitions comme toutes les périodes de transition, quelles soient générationnelles ou liées à des crises.

Faire grandir en maturité et exigence l'art Aborigène en Europe

Le marché européen de l'art aborigène devrait néanmoins continuer à grandir en maturité si l'on peut dire, avec l'ouverture du prochain musée des Confluences à Lyon dont une partie non négligeable est consacrée à l'art aborigène.
L'exposition en 2012 sur les origines du mouvement artistique au Musée du Quai Branly a également ouvert les yeux sur les premiers pas de l'art aborigène, les codes picturaux et l'infinie poésie qui se dégage de cette fusion avec la terre.
En 2013, une exposition temporaire se tiendra probablement en Allemagne, élaborée à partir d'oeuvres d'art aborigène de collectionneurs européens.
Cette même année le musée de l'Aquitaine devrait réaliser une exposition intéressante autour de l'art aborigène et des objets.
On parle dans le milieu d'un nouveau projet autour de l'art aborigène en France, du côté des carrières d'Issy les Moulineaux, un peu dans la même résonance sublime que les photos projetées sur l'Australie dans la carrière des Baux de Provence, il y a quelques années.

L'ensemble de ces initiatives après d'autres, comme également l'exposition du Mans par Luc Berthier ces derniers mois, les multiples expositions de l'AAMU (Aboriginal Art Museum d'Utrecht), ou celles du Musée La Grange en Suisse sur Dennis Nona en cette fin d'année, concourent à développer un niveau d'exigence plus éclairé, chez les amateurs comme les collectionneurs. Cela devrait conduire à mieux structurer le marché et à mieux reconnaître la place de ce mouvement dans l'art contemporain.

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