mardi 1 janvier 2013

Quelle évolution pour l'art Aborigène dans les prochaines années ?

Sur une foire d'art contemporain, cette question revenait souvent chez des amateurs en passe de se laisser séduire par une toile. J'étais là en tant que collectionneur, ravi de discuter d'une passion avec les visiteurs d'un jour, mais il était difficile de répondre en 5 minutes.

Code de l'art Aborigène en Australie

Je parlais des enjeux du code éthique en Australie, visant à protéger les artistes et à éviter les abus de commerçants mal intentionnés. J'évoquais l'intérêt du droit de suite sur les toiles, pour permettre aux artistes de toucher un subside en cas de revente de leurs créations du temps de leur vivant et ensuite. Je soulignais l'importance aujourd'hui des provenances. Le temps passait vite. J'avais envie d'évoquer d'autres points. Cependant l'espace du stand et le tempo ne s'y prêtaient pas tout à fait.

En ce début d'année 2013, je me rendais compte que cela faisait plus de 9 ans que je m'intéressais à ce mouvement d'art contemporain. J'ai eu sans doute l'occasion de voir des milliers de toiles dans des galeries, des catalogues, des livres d'art, des expositions temporaires, chez des collectionneurs, dans certains musées européens... Un bon exercice d'ailleurs. 
Ce chemin "sur les pas d'une collection" apporte également de fertiles discussions avec certains acteurs du marché en Europe, Australie, aux USA ou à Singapore.
Finalement en 9 ans, cahin-caha, je n'ai pas cessé de collectionner des toiles de différentes communautés Aborigènes, avec peut-être des efforts plus soutenus ces six dernières années. Cela m'apporte toujours autant de satisfaction et d'occasions d'apprentissage.

Il me reste tant à apprendre. Je rêverais de vivre dans une communauté aborigène pendant un an. Je souhaiterais parcourir le désert du centre en leur compagnie sur ces pistes "chantées".
Je serais plus qu'enthousiaste à l'idée de comprendre ce lien à la terre, au delà du territoire, dans ces multiples dimensions. J'aimerais apprendre une de leur langue et pourquoi pas être invité à suivre quelques initiations...
Je sais que beaucoup de ces souhaits ne peuvent être exaucés. Et pourtant... Cela serait tellement passionnant.

En attendant, quitte à me tromper et à prendre des risques, je vais tenter de répondre à la question sur l'évolution du mouvement d'art contemporain Aborigène pour les prochaines années. Au moins cela ouvrira peut-être un débat.

Un risque se présente à mes yeux : celui d'un art Aborigène itératif



La majorité des artistes font partie de la diaspora. Ils sont déracinés, assez loin de leurs terres d'origine, de la musique intérieure du nomade. 
Les jeunes aborigènes sont de moins en moins nombreux à souhaiter embrasser une carrière artistique : de la troisième ou quatrième générations, ils véhiculent avec un certain émiettement ce que leurs prédécesseurs leur ont transmis. Les sources de créativité sont taries comme les sources d'eau dans le désert. Ils peuvent ainsi se contenter d'adopter les styles et ruptures des anciens sans nouvelles inventions. Une certaine répétition existe. L'art aborigène devient ainsi itératif.
Un exemple caractéristique se retrouve dans la famille de Minnie Pwerle. Cette artiste assez extraordinaire, très productive, a inventé un style propre, avec de vrais talents de coloriste. En revanche ses descendants comme Betty ne s'illustrent probablement guère que dans la répétition des créations de Minnie.
Cette contamination itérative pourrait se répandre au fil des générations en conjuguant la légitimité à continuer le travail d'un ancien et la facilité à répliquer sans grande invention ses oeuvres, d'autant que le lien fertile à la terre est rompu.

Autre risque : un art Aborigène enferré dans la tradition


Quand vous évoquez l'art aborigène, les amateurs recherchent le plus souvent les points, caractéristiques pour eux de cet art. Cette dictature des points conduit à imposer une sorte de frein pictural à d'autres créations. L'artiste s'il veut bien vendre en dehors de l'Australie se devrait presque d'adopter un code graphique composé de points, quitte à les fondre les uns avec les autres dans une sorte d'à-plat.
Cette difficulté à s'affranchir du point ou d'autres codes graphiques, pourrait introduire à l'avenir certains freins dans les communautés artistiques du centre de l'Australie, dans l'appréhension de nouveaux matériaux, supports, ou audaces.
Actuellement avec les retrospectives autours de l'anniversaire de Papunya, on observe sans doute une séduction plus forte pour la grammaire d'origine du mouvement : les signes épurés des années 1971-1972.
Des artistes de Papunya comme Yinarupa Nangala, récompensée il y a deux ans pour son travail, renouait également avec la tradition des premiers temps, avec cependant une approche tout à fait originale et méticuleuse.
Cependant, en restant cantonné à ces codes picturaux, le champ de créativité ne sera sans doute pas suffisamment large pour offrir des terrains de conquête aux nouvelles générations.

Une opportunité : une fertilité de l'art Aborigène par un retour à la terre 



Depuis quelques années une tendance s'affirme, avec la segmentation des communautés artistiques aborigènes. Rassemblement d'ethnies et tribus différentes, celles-ci se subdivisent, pour fonder de nouveaux noyaux artistiques plus proches de leurs cultures, comme cette scission au sein de Papunya.
Un retour à la terre s'affirme également en refondant des communautés en marge des territoires, ou en effectuant des pélerinages sur les lieux où vivaient les anciens nomades. Ce fut le cas pour la communauté de Bidyadanga par exemple.
De nouvelles communautés artistiques émergent et des talents éclosent à leur tour. Un nouveau cycle s'enclanche sur des périodes de 10 à 30 ans.
Un regard sur les communautés de Warakurna, Tjala... et bien d'autres ne manque pas d'intérêt.

Une autre opportunité : un art Aborigène contemporain ré-inventeur



Je suis souvent frappé de voir quelques similitudes entre des percées dans la créativité de l'art aborigène et les différentes étapes de l'art moderne et contemporain.
Un moment je me suis dit que les curateurs influençaient les artistes, ce qui reste possible. A d'autres j'ai vraiment perçu, que ces redécouvertes par l'art aborigène de nos ruptures d'hier dans l'art moderne consistaient plus dans une démarche naturelle propre à l'acte même de créer, de se libérer, d'inventer.
Nos artistes occidentaux sont allés puiser dans le répertoire et les signes des arts premiers de nouvelles audaces. Le terreau fertile de la culture aborigène offre sans doute aux artistes du bush, tous les moyens nécessaires pour conduire les ruptures nécessaires sans même avoir à prendre conscience d'autres courants.
Cette dynamique ne cesse de m'étonner et de me séduire. Il y aurait sans doute presque un chemin de collection à construire, avec un beau fil rouge.

Un risque lourd de conséquence  : un art aborigène fracturé hors du "temp du rêves"



Beaucoup de collectionneurs recherchent bien plus l'émotion esthétique que la quête de sens. Ils ne sont donc plus beaucoup attentifs aux peintures relatives aux temps du rêve. Qu'importe la mythologie présentée sur la toile du moment que la composition soit séduisante.
Pour céder aux sirènes du marché, la peinture aborigène pourrait avoir tendance à se détacher de sa partie sacrée ou religieuse. C'est déjà le cas. Les signes les plus sensibles sont invisibles. Les sens profonds d'une toile ne sont pas partagés avec les non-initiés. Cependant ces toiles gardaient encore une résonance forte avec les mythes des anciens. Ils constituent un vecteur et un tremplin créatif indéniable.
Déconnecter l'art aborigène de son ciment originel, aurait tendance à trahir l'essence même du mouvement artistique et à lui faire perdre ce supplément d'âme, cette noblesse de la transmission et de l'acte créatif en lui-même.


Une belle opportunité : un art Aborigène transformé en avant garde contemporaine


J'aime beaucoup l'idée de Robert Hugues,  Australien expatrié et grand critique d'art du Times à New York soulignant que "l'art aborigène est le dernier grand mouvement artistique du XXe siècle et qu'il ne montre aucun signe d'essoufflement au XXIe siècle".
Depuis 2005 cette idée n'est pas démentie par le bouillonnement créatif des grands artistes du mouvement. De nouveaux maîtres apparaissent. Ils inventent de nouvelles approches. Le style apparaît de plus en plus dépouillé, épuré, à la recherche de l'essentiel tout en conservant une même puissance d'évocation.
Il y existe une réelle avant garde contemporaine. Elle rayonne au sein de ce propre mouvement artistique.
Je ne doute pas que les échos de leurs créations puissent à leur tour influencer les scènes occidentales dans ce qui se cache de plus fondamentale dans cette démarche artistique, au delà des signes visibles, et surtout des points...
Sans doute, n'avons-nous pas fini de parler de l'art aborigène dans sa communion avec d'autres mouvements artistiques.

Je reviendrai dans un autre billet sur les évolutions de l'art Aborigène en terme de marché et d'ancrage muséal.
À l'occasion de ce premier billet en 2013, j'en profite pour vous souhaiter mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année.
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