jeudi 7 juillet 2011

Conférence Brocard sur l'art aborigène - Bruxelles - 6/07

Dans cette ancienne imprimerie à Bruxelles, à la place des machines, nous étions près de 30 invités à écouter hier Solenne Ducos Lamotte. Elle nous présentait les différentes dimensions et évolutions de l'art aborigène, lors d'une conférence particulière.

Néophytes complets, amateur d'art, ou collectionneurs plus avertis, l'assemblée avait en commun une curiosité pour cet art des antipodes et une soif de découverte de nouveaux talents.

En guise d'introduction, je soulignais l'étonnante pérennité de cette forme d'art sur plus de 50 000 ans, sans cesse fertilisée par le présent et l'invention créative de ces artistes.
Dans cette imprimerie où des milliards de feuillets ont été imprimés de 1923 à 1975, les ouvrages ont aujourd'hui cédé la place aux peintures d'une civilisation où n'existe aucune écriture. Un beau paradoxe.

Dans notre monde occidental, nous n'avons jamais autant écrit, rédigé sur Facebook, Twitter, dans nos e-mails et agendas électroniques. Et pourtant qui se souvient de ce qu'il fera dans une semaine ? Notre écriture omniprésente nous fait perdre la mémoire. Fort de notre technologie, nous oublions les autres formes de transmission de la pensée humaine.

Si les copistes du monde musulman n'avaient pas reproduit les textes des philosophes Grecs et Romains, nous aurions égaré ces pans entiers de notre culture dans ce monde antérieur au Xe siècle si crépusculaire.
Si Gutenberg n'avait pas inventé l'imprimerie, la Bible ou le Coran ne seraient pas les livres les plus vendus au monde, contribuant à diffuser la pensée et religion, invitant à toutes les exégèses possibles.

Et cependant nous perdons la mémoire...

Qui se souvient de ce que les grottes de Lascaux représentent ? De la signification cachée des représentations animales ? Personne ! A tel point qu'un président de la République rattachait curieusement ces oeuvres picturales aux hommes de Néandertal, en substitution de nous, l'Homo Sapiens Sapiens...

Sans alphabet, le peuple aborigène reste néanmoins un immense livre aux milliards de pages ouvertes. La vocation de chaque ancien consiste à transmettre la mémoire des mythes et rites, de ces fameux rêves dont ils gardent l'héritage. Ils peignent cette histoire humaine sur les toiles en lin immaculées, nous y racontent l'arrivée des premiers colons en bateau sur la Terra Nullius il y a 4 siècles, jusqu'à la plus lointaine création de leur monde, et cela sur des millénaires de partages, d'échanges et d'enseignements.

J'aime songer à leur rôle immense de témoin de notre humanité d'hier, de celle d'avant le Néolithique, où nous étions tous chasseurs-cueilleurs et nomades, dans ce mouvement perpétuel des corps et des pensées.

Philosophes du désert, les aborigènes portent en eux le savoir d'une civilisation oubliée, de ce qui constitua 99% de notre histoire humaine. A une époque où beaucoup sont en quête de sens, ne devrions-nous pas tendre l'oreille et écouter ces pistes chantées ?

Mon introduction vous vous en doutez fut un peu plus courte que ce texte pour le blog. Ensuite je passais la parole à Solenne pour une conférence introductive à l'art aborigène, assez complète sur plus de 2 heures dédiées à la découverte des différentes communautés, des origines du mouvements, aux nouvelles tendances plus urbaines.

Quelques mises en garde suivirent ensuite sur l'évolution du marché de l'art aborigène et cet éternel débat sur le sourcing des oeuvres entre communautés aborigènes, dealers, galeries, maison de vente aux enchères.

Cela me donne l'occasion de revenir sur ce sujet complexe pas toujours intelligible en occident, car une oeuvre réalisée par un artiste quel que soit l'origine de la toile reste le plus souvent originale. Certes. Cependant dans le domaine de l'art aborigène, afin d'éviter l'exploitation des artistes par des personnes peu scrupuleuses, il convient d'être vigilant.

Les communautés sont un excellent choix pour rechercher des toiles, bien que les peintures présentées sur leurs sites internets soient peu nombreuses, tant elles sont régulièrement captées immédiatement par les grandes galeries bien avant une mise en ligne.

En revanche certaines écoles comme Utopia ne sont pas accompagnées par des communautés et aujourd'hui il convient de passer probablement par la galerie Australis pour un travail de bonne qualité. Il y a 10 ans cela était un peu différent : la galerie Delmore eu ses lettres de noblesse ou d'autres avant elle pour Utopia.
Certains dealers firent également un excellent travail en respectant les artistes et furent ou restent encore reconnus pour cela.

Des collectionneurs des premières heures firent réaliser par les artistes des toiles pour eux, sans passer par un circuit officiel, comme de grands acteurs aujourd'hui installés à Genève ou ailleurs. Personne ne viendrait aujourd'hui vraiment contester la qualité de leur ensemble cohérent.

Ce marché de l'art est en effet assez complexe...

Par exemple la communauté de Bidyadanga existe bien, mais elle n'a pas vraiment l'existence d'une coopérative en tant que tel, étant gérée et épaulée sous le coaching éclairé de l'excellente Emily de la galerie Short Street à Broome...

Les maisons de vente aux enchères ne se ressemblent pas non plus et effectuent un travail souvent discutable. Les tentatives des maisons parisiennes ne me semblent pas toujours sérieuses en art aborigène, tant au niveau des provenances, que par la qualité des toiles sélectionnées. Si on peut encore accepter un prix modique pour une toile décorative d'un artiste (un peu alimentaire pour lui, ils peignent comme nous sortirions notre carnet de chèque), il est à mon sens pas vraiment acceptable de trouver de temps à autres la même toile expertisée à des niveaux de valeur trop importants chez nos commissaires priseurs.

A l'inverse, en Australie trois maisons de vente aux enchères présentent des sélections toujours remarquables. En France, il convient vraiment de distinguer avec attention quelques pépites dans les ensembles proposés à la vente, car à nouveau les maisons tentent avec difficultés de faire un beau travail, apprennent, développent leur connaissance du marché. Cela prendra du temps et renforce l'idée que le marché n'est pas dichotomique entre les bonnes maisons et les mauvaises, mais que le choix doit vraiment s'effectuer dans la sélection même proposée à la vente.

Il y aurait beaucoup à dire sur les galeries également. A force d'appréhender ce marché, je dois dire que certains prix sont déconcertants, faisant des marges de plus de 100% sur certaines toiles, dans une approche qui peut desservir à la fois les artistes et ce mouvement artistique.
Je pourrais dresser une liste des grandes galeries australiennes qui influencent le marché, pratiquent des prix tout à fait correctes et font d'ailleurs souvent "sold out" lors de leurs expositions, mais ce n'est pas tout à fait l'esprit de ce blog...

En fin de soirée quelques adeptes se sont laissés tentés par des peintures proposées par Solenne. Une toile de l'artiste très en vue Carol Golding provenant de la communauté de Warakurna remportait un vif succès, ainsi qu'une petite toile de qualité de Lydia Balbal de Bidyadanga.
Des petits formats suscitaient également un bel engouement avec Ningura Napurrula de Papunya ou un joli triptyque de Alma Nungarrayi Granites. Tous d'excellents choix. Ah si j'écoutais plus mon coeur que ma raison...
Enregistrer un commentaire