mercredi 21 juillet 2010

Choisir entre transmission du savoir et les sirènes du marché de l'art aborigène ?

© Dave Ross Pwerle, c-1935
Titre : White tailed kangaroo rat at Arkubookaringya - 1991
225 x 130 cm. © Collection privée Brocard-Estrangin
Dans un mouvement artistique, il y a des étoiles. Des artistes fulgurants, inspirés, qui émergent, influencent, puis s'éteignent. L'art aborigène en compte un nombre plus important que d'autres.
Le succès, une nouvelle notoriété, les multiples tentations de notre monde contemporain offrent d'innombrables pièges aux nomades du bush.

De grands artistes, parmi la première génération du mouvement d'art aborigène, tombèrent dans une sorte de déchéance liée à l'alcoolisme, en particulier à Papunya. Certains n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. Pourtant ils furent les révélateurs de cette conscience et culture aborigène. Ils ouvrirent ensemble une fenêtre sur 60 000 ans d'histoire, conférant à ce peuple noir une noblesse oubliée.

Dave Ross Pwerle pourrait être une de ces étoiles. Certes il n'a pas sombré dans une addiction quelconque, mais après quelques œuvres majeures, il a disparu de la scène artistique.
La France s'est assez tôt intéressée à son travail par l'entremise du galeriste Stéphane Jacob. Grâce à lui quelques œuvres sont rentrées dans les grandes collections publiques du Musée du Quai Branly à Paris, ou par exemple du Musée des Confluences à Lyon.

J'ai eu l'occasion de revoir à Brest cet été, dans l'exposition "Art Inuit - Art Aborigène", une œuvre maîtresse qui avait fait la une du journal Le Monde il y a quelques années. Avec ses 5 mètres de long, la taille de cette peinture s'avère tout à fait exceptionnelle et le travail d'une grande finition. Elle fait partie aujourd'hui des collections du futur Musée des Confuences à Lyon et je vous invite à la découvrir à nouveau dans un ancien billet du blog.

Dans cette immense toile, comme dans celle présentée dans ce billet ci-dessus, la méticulosité de l'exécution reste marquante. Ce pointillisme exacerbé rappelle les premières heures de la communauté d'Utopia. Les couleurs reprennent avec fidélité les teintes du désert central. L'ensemble dégage une certaine puissance d'expression dans des effets de volume où certaines parties et structures élaborées de la toile semblent se détacher de la trame de fond.

L'œuvre appartient au domaine sacré et véhicule un rêve complexe lié au "White-tailed kangaroo rat". En particulier, la toile reprend des signes géographiques du lieu appelé Apalpa, représentés par les médaillons centraux.
Dans l'espace temps, au cœur de cette peinture débute une cérémonie destinée aux jeunes hommes, assez nombreux et suggérés par les signes en U. Elle sera longue et élaborée.
Leur apprentissage va concerner les dernières phases préparatoires de la cérémonie des petits arcs (Alpeta). Les lignes, entourées de cercles, soulignent les signes peints sur leurs armes (Agariba). Au fil de la cérémonie, ils vont également découvrir comment dessiner les ornements traditionnels sur leurs poitrines et leurs épaules.

Il y a presque 20 ans, la galerie Delmore à Alice Springs, transmettait encore aux collectionneurs quelques rares éléments contextuels sur les cérémonies évoquées dans les peintures. Depuis ces descriptions s'avèrent de plus en rares. Je me souviens en particulier d'une toile de Dave Ross Pwerle des années 2007. L'artiste pouvait la présenter de façon lapidaire comme "sans-titre" ou juste "Business des hommes". Un peu court tout de même.

Je regrette que cet artiste ait cessé de peindre. Homme de loi respecté, il avait une carrière toute tracée pour lui. Ses peintures se font rares. De facture classique, elles ne décollent heureusement plus aujourd'hui, n'ayant plus les faveurs des conservateurs, ni des galeristes plus portés sur les peintres émergents. Quelque part tant mieux. Cela permet de retrouver des œuvres de cette qualité sur le marché. Quant à la postérité, il y trouvera probablement une bonne place discrète mais sérieuse dans le développement du mouvement. En attendant, il œuvre pour transmettre son savoir aux plus jeunes sans se laisser perturber par les sirènes du marché de l'art. Comment ne pas respecter cette vocation ?

Pour mémoire, quelques tableaux de l'artiste présentés sur le blog soulignent l'évolution de son style : ici ou ou bien encore par ce chemin ou celui-là, sans oublier son parcours "français" souligné par son CV .
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