lundi 4 mai 2009

Comment se construit la valeur d'une toile d'art aborigène ?


Cycle Tingari autour du site de Kulkuta © Danny Gibson Tjapaltjarri, Pintupi,
with courtesy of Papunya Tula Artists. 122 x 122 cm
© Collection privée Brocard-Estrangin
"Dis-moi Bertrand, est-ce que la valeur d'une toile aborigène peut dépendre du nombre de points figurant sur celle-ci ?". La question, ingénue soit-elle, m'invita à répondre le plus soigneusement possible à cette amie.

Tout d'abord parce qu'il en faut du courage, pour poser une telle question devant 10 personnes, surtout quand on ne connait pas vraiment l'art aborigène. Ensuite, car cette insertion ni totalement fausse, ni totalement juste, souligne toute la difficulté d'appréhender la logique de marché d'un art, si éloigné par ses codes et représentations.

Le monde, le marché de l'art est irrationnel. Et pourtant tout un chacun aimerait savoir et comprendre ce qui fait la valeur d'une œuvre. C'est légitime et difficile à la fois. D'autant plus dans l'art contemporain où rien n'échappe à la spéculation.
La valeur de la toile, y quitte la sphère du réel, de la prime à l'artiste, de la rareté de la chose, du caractère emblématique de l'œuvre dans un courant ou une carrière, pour tutoyer une logique financière. L'art devient un placement. Ce n'est plus l'œuvre elle-même, tangible, réelle qui a une valeur mais une sorte de chimère : le pari, la projection d'une plus-value future et substantielle.

Les tableaux deviennent tellement onéreux, représentent un tel risque que les grands collectionneurs vous invitent dans leurs banques. Dans ces sous-sols bien protégés, sous la lumière artificielle des salles des coffres ils vous offrent le champagne, dans une sorte de musée impersonnel déguisé en catacombe.

Dans le domaine de l'art aborigène, on n'échappe pas tout à fait à la logique de mondialisation et de spéculation propre à ce mix entre art et finance. Mais cela reste encore un peu différent, plus équilibré, presque plus sain. La valeur d'une toile aborigène peut dépendre de multiples facteurs, finalement presque plus rationnels, auxquels il convient de porter attention :

La complexité du travail d'exécution. On y retrouve cette question pertinente sur le nombre de points figurants sur la toile, le soin apporté à la réalisation, la maîtrise du geste...

L'importance spirituelle de l'artiste dans sa communauté. Est-il un "grand maître" ? A-t-il une autorité, un impact fort, "inspiratif" sur les autres membres ?

S'agit-il d'une représentation du temps du rêve porteuse de sens, ou très détachée de celui-ci ? Ou bien d'une oeuvre totalement profane ? Bien que cette notion soit souvent relative car l'artiste sait bien qu'il peint pour un marché occidental.

Le caractère innovant, novateur du tableau. L'artiste y prend-il une certaine liberté par rapport aux codes classiques ? Y-a-t-il inventivité dans la naissance d'une individualité, d'un style à part entière, d'une nouvelle signature ?

La taille de l'œuvre. La valeur ne suit pas un ratio logique et cohérent fondé sur des multiples dés que l'on double ou triple les dimensions d'une toile. Ainsi une toile 2x plus grande, sera 3 à 4 fois plus onéreuse, étant plus rare, difficile à réaliser, et touchant une cible plus spécifique de clients, parmi les grands collectionneurs ou musées. Ces derniers n'hésiteront pas d'ailleurs à commander des toiles dans certains formats.

La provenance du tableau. Un tableau issu d'un trader - carpet bagger, sera bien moins onéreux qu'une toile provenant d'une communauté aborigène auto-gérée. La différence ? La somme non reversée à l'artiste, qui de son côté ne récupère qu'un faible pécule.

La source d'origine. Acheter un tableau directement chez la gallerie représentant l'artiste ou une communauté, permet d'éviter de nombreux intermédiaires, ou achats et reventes successifs et exponentiels.

La période de création. L'œuvre appartient-elle aux premiers élans du mouvement aborigène ? Est-elle caractéristique d'une époque, d'un style, d'un tournant dans la carrière d'un artiste ?

L'offre et la demande. L'offre pour cet artiste est-elle plétorique ? Y-a-t-il des listes d'attente ? Les œuvres sont-elles toutes du même niveau ? De temps en temps les artistes aborigènes peuvent créer une toile pour avoir rapidement du cash, sans une grande recherche artistique... Une logique de gestion de la rareté est-elle accompagnée par une gallerie ? Cela est-il artificiel ou fondé sur une sélection drastique de la qualité des tableaux proposés...

La visibilité d'une toile. Celle-ci a-t-elle été exposée à l'occasion de différents évènements dans le monde ? A-t-elle reçu un prix, une récompense ? A-t-elle fait partie des nominés des awards souvent organisés en Australie ?

L'artiste est-il vivant ? A-t-il encore la possibilité de créer d'autres toiles ? Est-il à l'apogée de son art ou dans une phase de déclin ?

Et bien entendu les qualités esthétiques du tableau. Cela confine à l'irrationel, à la subjectivité, ouvre la porte des sens. A lui tout seul, ce point là peut l'emporter sur tous les autres. Il s'agit de votre grain de folie, d'un ressenti, d'une émotion partagée que bien probalement vous ne regretterez jamais. Féconde, généreuse elle vous accompagnera sur un bout de chemin de vie.

J'ai appris à appréhender ces différentes dimensions, dont la liste n'est pas exhaustive. Ce fut un processus souvent empirique. Aujourd'hui ces critères me guident en partie dans mes choix...

P.S. : pour offrir plus d'espace aux peintures, je tente une nouvelle maquette pour le blog. C'est un premier essai à confirmer...
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