dimanche 7 septembre 2008

Qu'est-ce qui a provoqué votre intérêt pour l'art aborigène ?

© Utopia, Dave Ross Pwerle. 120 x 90 cm.
Provenance : Ex-Collection Sam-Barry, Australia
Collection privée.

Qu'est-ce qui a provoqué votre intérêt pour l'art aborigène ?
A cette question d'une étudiante australienne en doctorat, je ne savais trop quoi répondre. Le mot "provoqué", à lui seul, me semblait étrange. Qu'entendait-elle par ce choix lexical ? Sans doute rien. Ou au contraire la vision que l'art aborigène, radicalement, ne s'appréhende pas comme un autre domaine artistique. On y manque de repères. Il est récent, peu ou pas abordé dans les écoles ou universités. S'y inviter est forcément un choix personnel. Une découverte à l'âge adulte. Un étonnement sans cesse renouvelé.

On ne rentre en effet pas comme cela en art aborigène. Il y a la distance, pour nous autres européens. Les codes visuels abscons. Une spiritualité fort complexe, peu accessible et tellement déroutante. Passer au-delà de ces barrières nécessite une sorte de choc esthétique, une émotion, presque de l'exaltation, et peut-être une certaine disponibilité à un moment de sa vie.

Pour ma part, un changement de pays, avec tous ce que cela induit, en terme d'amis, de contexte de travail, d'introspection, d'exploration, de recherche de sens, m'invita à me rapprocher du désert au Sahara, à apprendre un peu du mode de vie des nomades, à ramasser et toucher ces outils taillés il y a des milliers d'années par les chasseur-cueilleurs. L'émotion du geste. La fracture de la distance avec ces peuples oubliés, dont restent seuls plus tard, quelques peintures rupestres sur des parois.

Il y avait à travers l'objet, une main presque tendue à travers les siècles, dans le vide du temps. Ils étaient nomades, mais ils n'étaient plus. Nous avions perdu le lien, le chaînon avec ces vérités nomades des origines.

Je collectionnais depuis des années des silex de toutes les époques. Paléolithique, Néolithique, pour s'arrêter au Chalcolithique, à cette fracture entre la flèche de cuivre qui rivalise avec la pointe la plus acérée en pierre. Plus pour très longtemps. Ces objets témoignaient d'une époque, d'un style de vie, sans offrir néanmoins de possibilité de dialogue. Il y avait comme une interruption entre eux et nous, impossible à combler.

La visite du musée d'Utrecht fut une révélation. Dans un mariage subtile entre l'art contemporain occidentale et l'art aborigène, je découvrais mon chaînon manquant. Ces derniers nomades d'Australie allaient éclairer, ouvrir de nouveaux champs d'investigation vers les chasseur-cueilleurs. Avec eux, j'allais ré-apprendre à distance, par leur art, des lectures, des échanges, ce que la vie nomade fut.
Les objets en silex, hier oubliés, rependraient presque vie. Ce fil fragile tendu à travers les océans allait aussi me conduire à la peinture en goûtant à l'art aborigène.

Mon univers changea. Les murs se dotèrent de toiles aux couleurs vives, aux subtiles composition de pointillés... Années après années, j'allais de découvertes en découvertes, visitant de façon virtuelle de nombreuses communautés et galeries, observant l'émergence de jeunes artistes, la consécration d'autres plus respectés, tentant quand cela était possible d'acquérir quelques toiles.

Aujourd'hui encore trois points illuminent mes anciennes questions et continuent de provoquer mon intérêt pour l'art aborigène :

Créativité et Inovation :
Les motifs traditionnels aborigènes servent à mon sens la grammaire d'une nouvelle création artistique aujourd'hui, deviennent les piliers d'oeuvres innovantes conjuguant tradition et modernité. Les aborigènes y ré-inventent leurs "rêves", ils s'y ré-approprient leur histoire.

Message :
Ces nomades, un peu comme l'aurait dit Bruce Chatwin, ont des choses à nous transmettre... Sur un style de vie ayant présidé à notre humanité. Cette peinture est un peu comme une dernière chance, un cri du temps. Elle devient également un moyen de subsistance, peut-être le seul pour ces communautés aborigènes.

Légèreté et complexité :
Il existe un mariage subtil entre différents niveaux de lecture des peintures aborigènes. Les parties contrastées du rêve, accessibles ou réservées aux initiés. La multiplication des sens et univers, terriens, célestes. Les motifs traditionnels cachés ou visibles, arrêtés ou vibrants sous les effets visuels. L'approche spatiale donnant corps en perspective à un motif, tel un hologramme. L'observation d'une toile aborigène recèle ainsi pour moi de multiples trésors complexes portés par la légèreté d'un pointillisme délicat.

P.S. : en illustration de ce billet figure un tableau de Dave Ross Pwerle déjà présenté ici sur le blog. Il est aujourd'hui passé dans une autre collection.
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